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1Au Mirail, des bailleurs sociaux privés ont instauré, il y a sept ans, un dispositif d’agents dédiés à la lutte contre le trafic de drogue dans les parties communes des HLM. Exporté depuis à Nice et Montpellier, ce modèle interroge néanmoins sur le retrait progressif de l’État dans les quartiers sensibles.
Deux camionnettes grises traversent à vive allure les barres HLM du quartier du Mirail, à Toulouse. À bord, des agents de sécurité équipés de gilets pare-balles, de casquettes renforcées et de polos marqués du logo du « GITES » progressent vers un point de deal.
« Les guetteurs nous ont repérés », explique Morgane, cheffe de groupe. « On va aller au contact. » Sur les murs, des flèches rouges ainsi qu’un tag « 24/24, 7/7 » signalent clairement un point de vente de drogue installé dans le hall d’un immeuble.
Depuis sept ans, les bailleurs sociaux privés de ce quartier sensible toulousain ont mis en place le GITES, pour « Groupement Inter quartiers de Tranquillité et de Sûreté ». Cette structure de sécurité privée patrouille dans les HLM afin de lutter contre les incivilités, les dégradations et l’occupation des halls par les trafiquants.
Ni tout à fait policiers, ni simples agents de sécurité, la trentaine d’agents du GITES incarne un modèle hybride qui s’apparente, malgré leurs réserves, à une forme de police de proximité privée.
La majorité des agents du GITES sont d’anciens membres des forces de l’ordre. C’est le cas de Morgane, qui a quitté la police nationale après la disparition de la police de proximité. Ancienne joueuse de rugby à haut niveau, elle perçoit aujourd’hui un salaire équivalent à celui d’un major.
Sur le terrain, elle connaît bien les jeunes impliqués dans le trafic, parfois jusqu’à les appeler par leur prénom. « S’il te plaît ! », lance-t-elle à un guetteur qui a laissé des déchets derrière lui. « Ça va, j’ai ramassé ! », répond l’adolescent. « Je n’ai pas dit que tu ne l’avais pas fait. Mais le tabouret aussi, s’il te plaît », insiste-t-elle.
Selon elle, les réactions ne tardent jamais. « En général, quand on bloque un point de deal, au bout de dix à quinze minutes, on reçoit un appel : le gérant veut me parler. Il cherche à comprendre pourquoi on empêche les ventes. » Une preuve, dit-elle, que les responsables du trafic sont rapidement informés dès que l’activité est perturbée.
Les agents du GITES ne sont pas armés et ne procèdent à aucune interpellation. Pourtant, leur présence suffit souvent à apaiser temporairement la situation. Le temps de leur intervention, les habitants peuvent retrouver un semblant de tranquillité. « Franchement, ça marche. Ils sécurisent les bâtiments, on se sent plus en sécurité ici », confie une mère de famille, prudente. Dans les halls d’immeubles, le numéro du centre d’appel du GITES est affiché, permettant aux locataires de signaler nuisances ou occupations illégales.
Mais l’effet reste limité dans l’espace. De l’autre côté de la rue, les guetteurs attendent simplement le départ des agents. « Pendant que je te parle, ça vend toujours, mais en face », ironise l’un d’eux. Pour ces jeunes, la stratégie est bien rodée : déplacer provisoirement le point de deal dans une cité voisine. À sa fenêtre, une habitante crie : « Dégagez ! », sans que cela n’entraîne d’intervention.
Rémi Vincent, directeur du GITES, assume ces limites. Les trafiquants se trouvent, explique-t-il, dans un immeuble non couvert par leur dispositif. « Ils déplacent le problème, ils ne le règlent pas », regrette un riverain. « On ne me paie pas pour le régler, rétorque-t-il. Je ne suis pas préfet d’Occitanie. Ma mission s’arrête aux résidences de nos clients. Au-delà, c’est à la police et à l’État d’agir. »
Au Mirail, le dispositif du GITES représente un coût annuel de 2,5 millions d’euros pour les neuf bailleurs sociaux privés qui y ont recours, couvrant près de 20 000 locataires. L’entreprise met en avant des résultats jugés positifs, appuyés par des enquêtes de satisfaction. Pourtant, le principal bailleur public du quartier, qui gère à lui seul la moitié des logements, n’a pas retenu ses services. Du côté de Toulouse Métropole Habitat, on se contente d’indiquer qu’un autre prestataire a été choisi, sans plus de précisions.
Pour Bruno Bartocetti, secrétaire de la zone Sud du syndicat de police Un1té, cette situation illustre un basculement plus large. Selon lui, certaines missions autrefois assurées par l’État sont progressivement confiées au secteur privé, dans un contexte de montée en puissance du trafic de drogue et d’armement des réseaux criminels. « On est dépassés, c’est la réalité. Alors on renforce les polices municipales et on voit émerger des structures de sécurité privée », analyse-t-il.
Au commissariat situé au cœur du quartier du Mirail, le commissaire divisionnaire Julien Dugay porte un regard plutôt favorable sur l’action du GITES, à condition que les rôles de chacun restent bien distincts. « Le GITES fait de la proximité, oui, mais ils ne font pas de la police », souligne-t-il.
Selon le chef de la division Toulouse rive gauche, les moyens policiers n’auraient pas diminué dans le secteur. Une trentaine de fonctionnaires supplémentaires ont été déployés depuis 2019 afin de renforcer la brigade spécialisée de terrain (BST), qui patrouille quotidiennement dans les cités. Des renforts d’enquêteurs sont également venus compléter le dispositif.
Il estime par ailleurs que l’action du GITES produit des effets visibles, notamment sur l’espace public. « On le voit sur la propreté des points de deal, sur le comportement des dealers vis-à-vis des habitants. C’est un continuum, un ensemble », explique-t-il. De leur côté, les forces de police poursuivent leur propre stratégie : « Nous, on harcèle les points de deal. Nous avons démantelé la moitié des 40 points de deal du Mirail », affirme-t-il.
Le GITES fait partie des rares acteurs de sécurité privée conviés aux réunions de coordination avec la préfecture et les forces de police. Il y partage régulièrement des informations recueillies par ses agents sur le terrain.
Le dispositif toulousain a déjà dépassé les frontières de la ville. Son modèle a été reproduit à Nice et Montpellier, où des structures similaires de sécurité privée ont été mises en place. D’autres bailleurs sociaux envisagent à leur tour de tester ce type d’organisation dans d’autres territoires en France.
À plus long terme, le GITES pourrait même étendre son implantation à des villes moyennes, poursuivant ainsi la diffusion de son modèle au-delà des grandes agglomérations.
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